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Jonathan et la difficile représentation du pluralisme israélien - C 8

par Victor Teboul
Ph.D. (Université de Montréal), Directeur, Tolerance.ca®

Si le fait de rendre compte de la diversité, de plus en plus présente à Montréal et au Québec, irritait certains, comme Claude Jasmin, il n’était pas non plus facile de présenter le pluralisme de la société israélienne dans les pages de Jonathan.

Le public québécois connaissant très peu, à l’époque, l’esprit critique qui animait la société israélienne, je me proposais de mettre en évidence toutes les forces en présence, y compris celles de la gauche israélienne, qui comptait, on s’en doute, de nombreux intellectuels et figures politiques qui s’opposaient aux politiques du gouvernement Begin. Cela déplaisait bien entendu à ceux qui favorisaient, comme il se doit, le discours officiel.

Durant la guerre du Liban de 1982, j’invitai ainsi des journalistes et des intellectuels israéliens, tel que Jacques Pinto, écrivain et correspondant de l'Agence France-Presse, qui étaient susceptibles d’apporter un éclairage de première main sur le conflit israélo-palestinien. Mes invités participèrent à de nombreux débats dans les médias québécois et dans les universités. Jacques Pinto fut, par exemple, l’invité du réputé journaliste Pierre Nadeau, qui animait, durant l’été 1982, l’émission d’affaires publiques « Pierre Nadeau rencontre » à la télévision de Radio-Québec (auj. Télé-Québec). Pinto participa en outre à un débat avec un porte-parole officieux de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), qui fut diffusé au réseau de Télé-Métropole, une activité taboue au sein des milieux officiels à Montréal, puisque, au sein de la communauté juive, on refusait toute discussion avec des représentants de l’OLP.  Il faut, bien sûr, rappeler que cela a lieu antérieurement aux négociations d’Oslo de 1993 et la célèbre poignée de main entre Yitzhak Rabin et Yasser Arafat, et l'on sait quel fut le tragique destin de Rabin.

Des représentants de la gauche israélienne prirent aussi la parole dans les pages de Jonathan, comme Zeev Sternhell, qui accorda une interview à notre collaboratrice Esther Delisle (parue dans Jonathan, No 15, Novembre 1983). Lors de mes séjours en Israël, j’interviewais moi-même des membres influents des milieux politiques progressistes. J’ai pu notamment recueillir les témoignages d’Israéliens de confession musulmane, comme celui du journaliste Rafik Halabi, ou celui de Faradj El-Araj, maire palestinien d’un village arabe, qui dénonça d’ailleurs de manière véhémente, dans les pages de Jonathan, l’appropriation des terres arabes par des colons israéliens. (Victor. Teboul, « Entretien avec un maire palestinien », Jonathan, No 23, Novembre 1984, pp. 11 – 14.) Je m’y entretenais avec plusieurs personnalités juives et arabes, ainsi qu’avec des Israéliens non-juifs, qui avaient choisi de s’ établir en Israël, dont le célèbre père dominicain, Marcel Jacques Dubois, qui opta pour la citoyenneté israélienne, et qui m’accorda une interview émouvante,

Cela s’avérait cependant aussi difficile lorsqu’il s’agissait d’établir des rapports entre les intellectuels israéliens et les indépendantistes québécois. L'establishment anglophone de la communauté juive voyait d’un mauvais œil tout contact avec les souverainistes, mais curieusement ces derniers ne se montraient pas du tout réticents à connaître la société israélienne. Parmi les indépendantistes, nombre d'entre eux étaient même des sympathisants, sinon des admirateurs des Israéliens et des réalisations qu’ils avaient accomplis.

Pour comprendre cette attitude des leaders de la communauté juive à l’égard des indépendantistes, il faut tenir compte de plusieurs éléments qui sont au centre des rapports entre Juifs et Québécois dont, bien sûr, leur loyauté au Canada. Mais des facteurs à la fois linguistiques et culturels déterminent autant sinon plus leur relation au mouvement souverainiste québécois, comme je l’ai analysé dans mon ouvrage Les Juifs du Québec : In Canada We Trust.

Largement anglicisée, la communauté juive du Québec connaissait très peu, par exemple, la pensée des intellectuels juifs français, souvent de gauche du reste, qui étaient solidaires des Israéliens. À titre d’exemple, l'establishment juif anglophone ignorait l'existence d'un sioniste progressiste tel que l’écrivain Albert Memmi et, surtout, la réputation dont il jouissait auprès de l'intelligentsia indépendantiste québécoise.

En fait, si j’avais accepté de diriger le bureau québécois du Comité Canada-Israël, c’est que j’étais irrité de constater les approches anglo-américaines qui prévalaient au Québec lorsque la communauté juive s’efforçait de transmettre au public francophone québécois les réalités israéliennes. Ce filtre anglophone au travers duquel on présentait ces dernières empêchait les intellectuels québécois de connaître la part importante que jouait Israël dans la pensée des écrivains et des cinéastes juifs de langue française, tels qu’Albert Memmi ou Claude Lanzmann, au point même de nourrir leur réflexion.

D’autre part, les intellectuels québécois, souvent solidaires des luttes progressistes, connaissaient bien entendu les intellectuels juifs français qui épousaient les mêmes causes, mais ils tenaient peu compte du fait que ces mêmes penseurs, tel que Jean Daniel, le directeur du Nouvel observateur, une revue qui était très appréciée des progressistes québécois, soutenaient le droit à l’existence de l’État d’Israël. Cela n’empêchait nullement, évidemment, Daniel de critiquer les gouvernements israéliens.

J'avais donc l'impression parfois d'être l'agent secret 007 au sein de la communauté juive anglophone lorsque je tentais d'établir de façon discrète des rapports entre Israéliens et indépendantistes ou progressistes québécois.

J’ai pu ainsi appuyer la candidature de Pierre Bourgault dans le cadre des échanges interuniversitaires existant entre le Québec et l'État d'Israël auprès de la Fondation académique Canada - Israël. Militant indépendantiste bien connu, auteur réputé, chroniqueur régulier au quotidien The Gazette de Montréal, Pierre Bourgault était aussi professeur au département de communications de l'Université du Québec à Montréal. Il correspondant donc tout à fait au profil des candidats universitaires sélectionnés pour visiter Israël.

Dès que Bourgault accepta l'invitation, je le rencontrais quelques semaines avant son départ au restaurant Chez Gauthier, à Montréal. Nous eûmes une discussion bien animée - je connaissais ses articles très critiques du gouvernement Begin, qui avait envahi deux ans plus tôt le Liban. Tsahal s'était retiré depuis, mais les séquelles de Sabra et Chatila continuaient d'entacher la perception d'Israël dans le monde. 

Je lui ai offert le Portrait du colonisé et La Libération du Juif, deux oeuvres d'Albert Memmi qui m'avaient inspiré et que je citais dans mon éditorial du premier numéro de Jonathan. 

Bourgault connaissait, bien sûr, Le Portrait du colonisé qui marqua, on le sait, la pensée de maints indépendantistes. Mais peu de Québécois connaissaient l'essai La Libération du Juifdans lequel Memmi, juif d'origine tunisienne, montrait comment cette libération prenait forme dans l'État d'Israël, et peu de Québécois savaient que le sionisme s'inscrivait, pour Memmi, dans les mêmes luttes que celles des peuples colonisés. 

À son retour d’Israël, l’article que Bourgault signa dans sa chronique de The Gazette, fit (pour demeurer dans le décor de James Bond) l'effet d'une bombe. Celui que certains, dans la communauté juive anglophone, qualifiaient d’antisémite et d’anti-israélien, était tombé en amour, comme on dit au Québec, avec la société israélienne et les Israéliens. Son article parut le 23 juin 1984.

Bourgault fut carrément impressionné par les vives discussions des Israéliens, et il fit part de ses réactions de manière retentissante, comme seul Bourgault pouvait le faire :

« Personne ne m’a jamais suggéré, même de la manière la plus subtile, que je puisse être antisémite parce que j’étais en désaccord avec quelque chose ou quelqu’un, écrivait-il au sujet des rencontres qu’il fit en Israël. Personne n’a jamais tenté de me culpabiliser à cause des drames vécus par les Juifs depuis des siècles ou des problèmes qui assaillent aujourd’hui les Israéliens.

(…)

J’ai été témoin de scènes, écrivait-il aussi, où des Juifs ont critiqué d’autres Juifs en présence d’un non-juif. C’était là un spectacle rafraîchissant. Les Israéliens sont le meilleur remède contre l’antisémitisme. Ils sont à la fois ouverts et généreux, fiers et fragiles, unis sur les principes, mais divisés devant les méthodes (…) sublimes et ordinaires. Bref, ils sont ce qu’ils sont. » [1]

On trouvera ci-dessous copies de la version anglaise parue dans The Gazette et sa traduction en français publiée dans le numéro de septembre 1984 de Jonathan. La version française avait été traduite par mon collègue Jacques Lasalle.

On trouvera ègalement plus bas des formats PDF du texte original ainsi que de sa traduction en français. Ce sont bien entendu des documents historiques pour quiconque s'intéresse à Pierre Bourgault, aux rapports entre Juifs et Québécois, ainsi qu'aux relations israélo-québécoises.

Grâce à mes nouveaux talents d'agent secret, j'entrepris aussi d'organiser, en toute discrétion, bien sûr, compte tenu des perceptions prévalant sur la gauche, la visite officielle en Israël des membres de l'Exécutif du Conseil des Syndicats nationaux (CSN), à laquelle s’était jointe madame Monique Simard, vice-présidente à l’époque de la CSN. La centrale syndicale, on le sait, adoptait des positions très critiques à l'égard d'Israël. 

Si cet esprit indépendant que j’avais associé à Jonathan provoqua des frictions au sein de la communauté juive anglophone, cela lui attira néanmoins aussi les appuis de nombreux intellectuels québécois et israéliens, de même que ceux d’hommes politiques souverainistes, tel que Bernard Landry.

Des intellectuels québécois nouèrent ainsi des liens avec leurs vis-à-vis israéliens et des collaborateurs de Jonathan visitèrent Israël, comme lors de la visite officielle à laquelle participa notamment M. Fernand Harvey, membre de l’Institut québécois de recherche sur la culture.

Outre le séjour au Québec du journaliste Jacques Pinto, plusieurs Israéliens ont pu aussi intervenir dans des débats au Québec, dont les journalistes Emmanuel Halperin ou Shmuel Segev. 

 

 

Pour une version PDF de la version (anglaise) parue dans The Gazette, le 23 juin 1984, p. 17, cliquez sur.  Contenu/Bourgault Word (1).pdf

 

 

 

Pour la version française, en format PDF, parue dans le numéro de septembre 1984, de Jonathan, p. 3, cliquez sur Contenu/Bourgault Israel Jonathan 1984 PDF.pdf

 

Note

[1] Pierre Bourgault, «Wonderful to be non-Jew in Israel», The Gazette, 23 juin 1984. L'article a été traduit en français par Jacques Lasalle et a été publié dans le No 22, daté septembre 1984 de Jonathan, p. 3. 



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