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Sugar Sammy et K-Maro : la diversité enfin présente à Tout le monde en parle

par Victor Teboul
Ph.D. (Université de Montréal)

J’ai été agréablement surpris par la dernière émission de Tout le monde en parle, diffusée le 25 avril 2010 à la télévision de Radio-Canada. On pardonnera à Guy A. Lepage d’avoir invité (encore !) le petit copain Jean-François Mercier qui, curieusement, m’a même paru sympathique cette fois-ci.

Mais là n’est pas mon propos.

Avouons que les recherchistes de Radio-Canada ont dû bosser cette fois-ci pour trouver des francophones québécois autres que des «pure laine» et qui, en plus, savent rire des ethnies. «Qui cherche, trouve» dit-on si bien en français.

Comment ne pas rire avec le sympathique humoriste Sugar Sammy qui, faut-il le dire, était déjà interviewé par Christiane Charrette la même semaine ? Connaissant un grand succès aux Etats-Unis et au Canada anglais, c’est uniquement maintenant que les médias francophones découvrent Sammy et… en tant qu’humoriste de la relève ! Mais bon, passons sur ce retard, assez significatif à mon avis. C’est vrai aussi que l'été dernier, il a été consacré «révélation» du gala Juste pour rire.

Je disais que Sammy sait rire des ethnies : tout le monde a trouvé bien drôle son imitation de l’accent haïtien, même le maire de Port-au-Prince, Jean-Yves Jason, qui participait à l’émission !

Natif de Montréal et du quartier Côte-des-Neiges, un secteur que j’ai bien connu ayant moi-même vécu dans ce secteur à mon arrivée au Québec, et parlant français comme un Montréalais qui a fréquenté l’école québécoise, Sugar Sammy a évoqué à quelques reprises ce quartier, le plus multiethnique de Montréal, que peu de Québécois connaissent et auquel il est demeuré très attaché.

J’ai trouvé intéressantes aussi ses observations sur l’usage de la langue anglaise et son utilité pour quiconque s’adresse à des anglophones, à fortiori un homme du spectacle. Ce qui ne l’a pas empêché de reconnaître l’effet bénéfique qu’a eu sur lui la loi 101, en réponse à la question plutôt naïve de Dany Turcotte qui lui a demandé ce qu’on pensait de cette fameuse mesure dans son milieu. (Elle était perçue plutôt comme contraignante par ses parents, a avoué Sammy.)

La diversité c’est également cela. C’est la perception qu’on a du Québec lorsqu’on est issu de Côte-des-Neiges, qu’on s’intègre à la majorité francophone et qu’on demeure attaché au Québec, tout en faisant sa marque à l’étranger.

Jean-Francois Mercier était très attentif, lors du témoignage de Sugar Sammy. Peut-être que ce dernier saura aussi tenir compte de cette diversité, toute québécoise et francophone, dans sa prochaine émission de variétés qu’il animera à l’automne, comme nous l’a rappelé à quelques reprises Guy A Lepage.

Côté diversité franco-québécoise, admettons que cette semaine Tout le monde en parle a, comme on dit, mis le paquet, en invitant également un autre Québécois d’une origine autre que canadienne-française, célèbre en France, mais moins connu au Québec – le rappeur d’origine libanaise K-Maro, de son vrai nom Cyril Kamar. Avouons que cela nous change un peu des Fred Pellerin, de Mes Aïeux et de leur tune Dégénérations.

Je sais aussi que Guy A. Lepage et son équipe ont été accusés d’être des antisémites car ils ont malmené un de leurs invités la semaine précédente. Je n’ai malheureusement pas vu cette émission n’ayant regardé qu’une courte séquence diffusée sur YouTube, où l’invité ne semblait pas susciter des réactions très favorables à son endroit de la part des animateurs. Ces derniers savaient-ils que leur invité était juif ? Et, si cela était bien le cas, quel rapport pouvait-il bien y avoir entre son sujet qui portait sur Michael Jackson et son origine juive ? Les animateurs ont bien le droit de ne pas aimer un livre, quelle que soit l’origine de son auteur. L’invité en question a invoqué le fait que Dany Turcotte ait affirmé vouloir brûler ses livres et que cela lui aurait rappelé la Shoah et les nazis. N’est-ce pas un peu tiré par les cheveux ? On peut toutefois se demander pourquoi des animateurs qui n’ont pas aimé le livre d’un auteur l’invitent à leur émission ? Celui-ci aurait bien mieux pu se défendre s’il maîtrisait davantage le français.

Après tout, l’humoriste juif sépharade, Gad Elmaleh, a reçu un accueil des plus chaleureux à Tout le monde en parle, il n’y a pas si longtemps. Il s’est même moqué de l’accent québécois. Lorsqu’il a quitté le plateau, l’assistance lui avait réservé une ovation debout.

Si la diversité fait son chemin à l’émission Tout le monde en parle, deux événements importants, qui ont eu lieu dans les communautés juive et grecque, sont passés inaperçus sur nos chaînes de télévision francophones. Il s’agit de la fête d’Indépendance d’Israël - plusieurs milliers de personnes ont marqué cet anniversaire au carré Philips, au centre-ville de Montréal, le 20 avril dernier – et celle de la Grèce, le dimanche 25 avril. Plusieurs centaines de Gréco-Québécois ont défilé, rue Jean-Talon, pour marquer cet anniversaire. Ce sont les médias anglophones qui ont couvert ces deux événements, si chers aux deux communautés culturelles les plus importantes du Québec. Les médias francophones, eux, se sont contentés de relayer des images du défilé de la communauté sikhe qui célébrait son Nouvel an …à Toronto.

Moi, Lui, Nous, mais Eux ?

Un dernier mot, cette fois-ci sur une série de Télé-Québec intitulée «Dieu et Nous» dont la dernière émission, intitulée «Nous», a été diffusée le 25 avril 2010. La série a été réalisée par Carl Leblanc et Luc Cyr. Je mentionne leurs noms parce qu’ils ont aussi réalisé l’Otage, un documentaire extrêmement touchant sur la crise d’Octobre de 1970 et sur l'attaché commercial de Grande-Bretagne à Montréal, Richard Cross, qui avait été kidnappé par des membres du Front de libération du Québec (FLQ). On sait qu’au cours de cette crise, un ministre québécois, Pierre Laporte, a été kidnappé puis assassiné. Cross a été détenu pendant deux mois avant d’être libéré contre un sauf-conduit pour Cuba, accordé à ses ravisseurs. Or, l'Otage, le film de Leblanc et Cyr, pose un regard original et émouvant sur la victime que fut Cross, qui avoue même, à la fin du documentaire, qu’en tant qu’Irlandais, il était sympathique à l’indépendance du Québec, cause que défendaient les membres du FLQ…

Compte tenu de ce regard inhabituel posé sur un événement aussi marquant pour notre histoire que la crise d’Octobre, je m’attendais à retrouver une approche tout aussi originale et sortant des sentiers battus sur l’histoire du Québec dans la série «Dieu et nous». Celle-ci, nous dit le résumé de TéléFilm Canada, «est le récit feuilletonesque de l'irrésistible ascension et du déclin irrémédiable de l'Église d'ici ».

Mais sur la page de Télé-Québec, où figure le documentaire, on peut lire ceci :

«Le Québec entretient un rapport étroit entre son identité, son histoire et celles de l’Église catholique. Cette série documentaire permet de mieux comprendre l’importance de la religion dans la définition changeante de ce que nous sommes.»

Or, comment ne pas sursauter ici, en 2010, devant l’emploi du «Nous» ?

Le seul intervenant, dans cette dernière émission de la série, qui s’interroge sur la définition du mot «Québécois» est le sociologue Christian Dufour, et cela très brièvement, dans une brève séquence qui le montre s’exprimant dans le cadre d’un colloque.

J’ai été d’autant plus stupéfait que chaque émission de cette série de quatre films porte le titre suivant : Moi, Lui, Lui (2e partie), Nous. On serait tenté de demander aux réalisateurs de compléter leur série en ajoutant une émission qui porterait pour titre «Eux autres».

Car si l’Église catholique du Québec semble être la principale responsable de bien des injustices, commises à l’égard des femmes notamment, sur lesquelles s’étend cette dernière émission, il n’en est rien des sentiments racistes, et particulièrement antisémites, qui avaient cours au Québec dans les années 1930, 1940 et 1950.

Si des historiens et des historiennes canadiens-français sont interviewés durant l’émission, aucun commentateur d’une autre origine - juive, italienne ou autre – n’est invité à donner son point de vue sur le passé du Québec.

Les réalisateurs savent-ils, par exemple, qu’un jeune médecin juif, du nom de Samuel Rabinovitch, fut engagé en 1934 comme interne à l’hôpital Notre-Dame de Montréal et qu’il a été rejeté par les internes canadiens-français pour seul motif qu’il était juif ? Les internes canadiens-français déclencheront une grève qui durera plusieurs jours pour exiger son renvoi. Elle s’étendra à plusieurs établissements de la région de Montréal et l’arrêt de travail perturbera les services de plusieurs hôpitaux environnants.

Nos réalisateurs n’auraient-ils pas pu demander ce que pensent aujourd’hui de ce triste épisode des historiens juifs ? Un des seuls à défendre Rabinovitch fut le journaliste Olivar Asselin et cela en première page de son journal L’Ordre. Que pensent les historiens de l'Église du Québec de ce chapitre de notre passé ? Cela n'aurait-il pas été intéressant d'aborder aussi ces aspects moins connus de l'histoire québécoise ? Encore faut-il les connaître.

Fouiller l’histoire du Québec pour en faire des documentaires nécessite aussi un regard qui tienne compte de la diversité, car le Québec, en dépit d’une perception pour le moins restrictive qui surgit à la moindre occasion, n’était pas, même à cette époque, une société aussi homogène que certains documents diffusés sur nos chaînes de télévision le laissent croire.

Mais cette diversité n’était pas nécessairement la bienvenue à cette époque, où «l’étranger», juif, italien, et/ou immigrant, était perçu comme une menace à la société canadienne-française et à ses valeurs. Si l'on peut aujourd’hui se targuer, à juste titre, d’être une des sociétés les plus tolérantes de l’Occident, cela n’a pas toujours été le cas, et nos cinéastes et auteurs de documentaires devraient aussi s’intéresser à cette dimension tout aussi québécoise de notre passé.

Paru le 26 avril 2010

Source :  http://www.tolerance.ca/Article.aspx?ID=81297



 



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